Deux tableaux du XIXe siècle acquis par le Musée des Augustins

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15/2/20 - Acquisitions - Toulouse, Musée des Augustins - Une fois de plus, le dynamique Musée des Augustins démontre combien il est possible d’enrichir intelligemment ses collections en surveillant avec attention le marché de l’art et sans pour autant dépenser des sommes excessives. Le musée toulousain vient ainsi d’annoncer l’acquisition [1] d’un très beau tableau (ill. 1) de Charles-Abraham Chasselat, Le Repos de Bélisaire, auprès de la galerie Terrades. C’est avec cette peinture d’histoire que l’artiste participa pour la première fois au Salon, où il exposa à de nombreuses reprises jusqu’en 1842. Le thème retenu pour cette œuvre n’est pas vraiment très original : les contemporains ont certainement encore en tête les célèbres interprétations de la fin du XVIIIe siècle. L’histoire du général Justinien connut en effet un regain d’intérêt avec la parution du roman de Jean-François Marmontel en 1767. Les artistes ne tardèrent pas à s’en emparer : le sujet fut traité par Nicolas-René Jollain dès 1767, Louis-Jacques Durameau en 1775, François-André Vincent en 1776, Jean-François Peyron en 1779 (le tableau est d’ailleurs conservé au Musée des Augustins), Jacques Louis David en 1781 et 1784 ainsi que par François Gérard en 1796. Le tableau de Chasselat fait cependant surtout songer à une sculpture, le Bélisaire que Chaudet présenta au Salon de 1891, dont le plâtre (ill. 2) a été déposé par le Louvre au musée de Lille en 1997.


1. Charles-Abraham Chasselat (1782-1843)
Le Repos de Bélisaire, 1812
Huile sur toile - 61,5 x 52 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Galerie Terrades
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2. Antoine-Denis Chaudet (1763-1810)
Le Repos de Bélisaire, 1791
Plâtre - 83 x 62 x 68 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/R.-G. Ojéda
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A l’inverse des grandes compositions dramatiques prisées par les peintres, Chaudet et Chasselat choisirent de se concentrer sur le repos du vieux guerrier endormi, aux côtés de l’enfant tombant aussi de fatigue. Seul le casque sur lequel s’appuie ce dernier dans le tableau vient rappeler les gloires militaires passées du héros byzantin, disgracié par un empereur injuste et réduit à la mendicité. Chasselat propose ici une scène douce et intimiste, baignée d’une lumière naturelle dorée qui vient souligner les traits du vieillard. Les deux protagonistes semblent installés au sein d’un édifice antique en ruines, comme pour rappeler la douloureuse méditation sur la grandeur passée qu’inspire l’histoire de Bélisaire. Contrastant vivement avec les camaïeux de brun qui composent la tonalité d’ensemble, le manteau vert acide dont Chasselat a revêtu le général déchu constitue une nouvelle invention qui confirme la singularité de cette représentation poétique, réalisée avec une admirable économie de moyens.

Fils et élève de Pierre Chasselat, peintre de miniatures pour Mesdames de France qu’il accompagna dans leur exil, Charles-Abraham Chasselat entra ensuite dans l’atelier de François-André Vincent et entama une carrière de peintre d’histoire, couronnée par l’obtention du deuxième prix de Rome en 1804. Mais il travailla surtout comme graveur et illustrateur et fut nommé dessinateur des fêtes et cérémonies de la Couronne sous la Restauration. Il dessina ainsi l’album du baptême du duc de Bordeaux en 1820 puis exerça lors des obsèques de Louis XVIII et du couronnement de Charles X. Le département des Arts graphiques du Musée du Louvre et le château de Versailles conservent plusieurs de ces dessins mais les peintures de cet artiste sont rares, ce qui ne peut que souligner la pertinence de l’achat toulousain.


3. Henri Deturck (1858-1898)
Tête d’étude, 1895
Huile sur toile - 53 x 50 cm
Photo : Galerie de Lardemelle
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Le Musée des Augustins a également acquis [2], chez Benoît de Lardemelle et Christian Le Serbon, une Tête d’étude d’Henri Deturck (ill. 3) magistrale qui a fait sensation à chaque fois qu’elle a été montrée [3]. Cet artiste méconnu, dont les autres tableaux répertoriés sont des scènes de genre assez banales, réalisa là une œuvre d’un naturalisme intense dont le cadrage serré renforce la force expressive. Exposée au Salon des Beaux-Arts de Paris en 1895, la Tête d’étude devenue une tête de saint fut unanimement saluée. Alain Tapié la rattache au réalisme social prisé à la fin du XIXe siècle et suggère qu’il s’agit probablement d’un vagabond ou d’un ouvrier mort à la tâche, peint in situ dans une morgue. L’analyse de la couche picturale a confirmé que l’auréole - comme la signature - ont été rajoutées ensuite par l’artiste, sans doute pour rendre cette œuvre plus convenable.

Né à Bailleul, fils d’un père tisserand et d’une mère dentellière, Henri Deturck est l’aîné d’une fratrie de six enfants dont son frère cadet, le graveur Julien Deturck (1862-1941), est aujourd’hui le plus connu. Mais c’est le fils aîné qui fut envoyé à l’École des beaux-arts de Lille avec le soutien de ses parents et qui bénéficia d’une bourse de cinq cents francs octroyée par sa ville natale de Bailleul, ce qui empêcha le frère cadet d’assouvir ses rêves d’artiste et le contraignit à travailler comme employé de banque à Bailleul. Henri Deturck travailla dans l’atelier d’Alexandre Cabanel et passa l’essentiel de sa carrière à Coutances, où il était employé comme professeur de dessin au lycée de la ville. De son côté, son frère Julien réussit finalement à faire carrière à Paris où il étudia également dans l’atelier de Cabanel, qui remarqua ses qualités de dessinateur et lui conseilla de s’orienter vers la gravure. Il obtint le second Grand Prix de Rome de gravure en taille-douce en 1888 ainsi que de nombreuses autres récompenses officielles. Comme l’explique cet article très complet du site Kerk Hof, dédié au patrimoine funéraire de la ville de Bailleul, les deux frères artistes furent finalement inhumés ensemble.

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