Trois achats de la bibliothèque de l’INHA à la vente Olivier Aaron

Alexandre Lafore

9/10/19 - Acquisitions - Paris, Institut national d’histoire de l’art - Disparu le 25 novembre 2018, Olivier Aaron avait grandi au sein d’une famille le prédisposant à aimer l’art ancien : il était en effet le fils du grand antiquaire Didier Aaron, fondateur de la galerie du même nom, désormais dirigée depuis New-York par son frère Hervé Aaron. S’intéressant à l’art français du Siècle des Lumières, on lui doit plusieurs publications devenues des ouvrages de référence parmi lesquelles Dessins insolites du XVIIIe français. Ayant découvert Jean-Baptiste Marie Pierre sur les cimaises du Metropolitan Museum, il se passionna pour l’artiste à qui il consacra un Cahier du dessin français en 1993 avant de travailler à son catalogue raisonné qui parut finalement sous la forme d’une monographie Arthena (voir l’article), coécrite avec Nicolas Lesur et publiée en 2009. Olivier Aaron avait commencé à acquérir des œuvres à l’adolescence : la dispersion de ses collections, confiée à la SVV Auction Art - Rémy Le Fur, s’est donc étalée sur ces deux derniers jours à l’hôtel Drouot. Plusieurs institutions s’intéressaient aux œuvres proposées et la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) a pu s’y enrichir de trois beaux dessins.


1. École française de la fin du XVIIIe siècle - "Dejean"
Illumination de l’Arc de Triomphe élevé dans le jardin de M. le Commandant de la Marine le 4 novembre 1781 à l’occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin
Plume et encre de Chine, lavis gris, rehauts de gouache - 51 x 75 cm
Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art
Photo : Stéphane Briolant
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Le premier d’entre eux, exécuté à la fin du XVIIIe siècle, n’a pas pu être préempté puisque l’adjudicataire était... le seul enchérisseur. C’est donc pour une somme très raisonnable - 5080€ frais compris, soit en-dessous de l’estimation basse - que cette grande vue d’une fête (ill. 1) peut intégrer les collections nationales. La bibliothèque de l’INHA fait décidément une très bonne affaire puisque ce dessin avait été vendu pour 13 631€ lors de son précédent passage sous le marteau, en juin 2008. Portant une signature énigmatique - Dejean - qui doit encore être éclaircie, il s’agit d’une représentation des festivités grandioses organisées dans un lieu encore inconnu - en l’occurrence la ville de Rochefort, comme nous l’a expliqué Jérôme Delatour, que nous remercions vivement - à l’occasion de la naissance du Dauphin à l’automne 1781. Second enfant mais premier fils du couple royal, il représentait alors l’espoir de la monarchie après plus de dix années d’infertilité du mariage de Louis XVI et Marie-Antoinette. La mention apposée sous le dessin situe la scène « dans le jardin de M. le Commandant de la Marine » mais sans donner plus de détails. C’est une acquisition particulièrement judicieuse pour la bibliothèque de l’INHA, qui possède une très riche collection de livres de fête initiée par son fondateur, le couturier, collectionneur et mécène Jacques Doucet. L’institution avait d’ailleurs consacré une exposition à ce fonds en 2010, dont le catalogue est accessible en version numérique sur son site. A l’occasion des dernières Journées du Patrimoine, l’INHA avait également organisé une exposition-dossier sur le thème des Fêtes nocturnes.


2. Jean-Charles Delafosse (1734-1791)
Projet de mausolée, 1765
Plume et encre noire, lavis gris - 43 x 28,5 cm
Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art
Photo : Stéphane Briolant
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3. Henri Delaborde (1811-1899)
Projet de frontispice : Peintures à fresques du couvent de Saint-Marc à Florence, 1843
Aquarelle gouachée - 28 x 18 cm
Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art
Photo : Stéphane Briolant
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Pour les deux autres dessins, la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art a fait valoir son droit de préemption. Le premier d’entre eux est un très beau projet pour un mausolée (ill. 2) tracé en 1765 par le grand ornemaniste Jean-Charles Delafosse, qui joua un rôle majeur dans la diffusion du néoclassicisme. Pour l’INHA, dont la collection de dessins est naturellement tournée vers l’architecture et l’ornement, c’est un enrichissement naturel d’autant que la feuille a également pu être acquise pour une somme inférieure à l’estimation basse (2032 € avec les frais). Les collections de la bibliothèque de l’INHA comportaient déjà un très bel ensemble de gravures de Delafosse. Le troisième dessin acquis lors de cette vente a pu être préempté pour une somme équivalente à l’estimation basse, soit 1524 € avec les frais. Il s’agit d’une œuvre passionnante de l’artiste français Henri Delaborde, préparant une publication encore méconnue, qui n’a manifestement pas abouti. Ce beau projet de frontispice (ill. 3) était destiné à un recueil dédié aux peintures à fresque du couvent Saint-Marc à Florence, célèbre pour ses œuvres exécutées par Fra Angelico. Ancien élève de Paul Delaroche, Henri Delaborde passa plusieurs années en Italie puis se lança dans une carrière de peintre d’histoire. Il fut ainsi sollicité pour les salles des Croisades des galeries historiques du château de Versailles, projet emblématique de la Monarchie de Juillet mais participa aussi aux grands chantiers religieux des églises de Paris, travaillant à l’église Sainte-Clotilde où il décora la Chapelle des Morts et la Chapelle des Fonts-Baptismaux. Malade, il fut contraint d’abandonner la peinture au milieu du XIXe siècle et se consacra alors à l’histoire de l’art, publiant de nombreux articles dans la Revue des Deux Mondes ou la Gazette des Beaux-Arts. Élu à l’Académie des beaux-arts, il termina sa vie comme secrétaire perpétuel de cette prestigieuse institution.

Alexandre Lafore

P.-S.

10/10/2019 : Comme nous l’a très aimablement indiqué M. Jérôme Delatour, conservateur au service du patrimoine de la bibliothèque de l’INHA qui a étudié ce dessin avant de l’acquérir, l’auteur comme le lieu ont pu être identifiés : "L’État de la Marine mentionne Dejean, de 1778 à 1782 inclus, comme sous-ingénieur de la Marine à Rochefort. Il y était l’adjoint de l’ingénieur Pierre Toufaire, architecte entre autres des casernes et de l’hôpital de Rochefort. Nommé à son tour ingénieur le 31 août 1782, il meurt le 10 septembre 1783. Ce dessin représente donc presque à coup sûr le jardin de Rochefort, dit aujourd’hui jardin de la Marine, dont l’aspect n’a que très peu changé depuis le XVIIIème siècle. Il est probable que Dejean ait été lui-même l’inventeur de l’illumination et de l’arc de triomphe."

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