Patrimoine menacé : les réponses trompeuses du gouvernement malgache

Notre article sur le patrimoine menacé d’Antananarivo n’a semble-t-il laissé indifférent ni les Malgaches soucieux de leurs monuments historiques, qui expriment largement leur opposition sur les réseaux sociaux, ni le gouvernement du pays qui s’est même fendu d’une réponse officielle par la voix de son ministère de la Communication et de la Culture. Nous mettons en lien le document original, et nous avons pu le faire traduire. Nous passerons la première partie qui explique que le ministère est « responsable de la gestion de l’ensemble du patrimoine national dont le nombre s’élève aujourd’hui à 177 » et rappelle la procédure pour que ces monuments - qui peuvent être aussi bien des « créations naturelles » que des « œuvres artistiques » - soient inscrits sur une liste qui permet de les reconnaître comme « patrimoine national ».

Voici maintenant la traduction de la partie qui nous concerne davantage, et nous apporterons à chaque argument donné notre propre réponse :


1. Photo ancienne de l’intérieur de la grande poste d’Antananarivo
(photo conservée au Musée de la Photo)
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2. Sur cette photo du Palais d’Ambohitsorohitra, qui date de 2019, on voit parfaitement que les deux ailes de part et d’autre de l’entrée ne sont aucunement en ruines
Photo : La Tribune de l’Art
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« Nous souhaitons apporter des explications suite à un article paru dans le site La Tribune de l’Art portant l’intitulé "Le patrimoine d’Antananarivo en danger" :

Le bâtiment de la Poste d’Antaninarenina n’est ni dans le recueil de recensement du patrimoine national ni dans la liste énonçant les patrimoines nationaux tenue par le Ministère de la Communication et de la Culture. »

Que la grande poste d’Antananarivo ne soit pas dans la liste du patrimoine national, un monument qui appartient en plus à l’État malgache, n’est pas une excuse ou une raison valable pour la dénaturer, mais bien au contraire un facteur aggravant : cela démontre simplement que le ministère de la Culture n’a pas fait son travail. Un monument Art déco de cette qualité là (ill. 1), qui plus est dans un environnement remarquable (place d’Antaninarenina) abritant d’autres édifices de cette époque, aurait dû être protégé depuis longtemps, comme n’importe quel amateur d’architecture peut le constater. L’avoir négligé et l’avoir dénaturé constitue bien un acte de vandalisme.

« Concernant le Palais d’Ambohitsorohitra, il convient de faire savoir que ce n’est pas le bâtiment principal qui est en cours de destruction, mais les structures de la clôture qui étaient endommagées et menaçaient de s’écrouler. »

Pour ce monument - dont nous n’avons jamais prétendu que le bâtiment principal serait en cours de destruction -, le ministère ne peut prétendre qu’il ne fait pas partie de la liste du « patrimoine national », puisqu’au contraire il s’agit bien d’un monument historique présentant « un intérêt en terme d’histoire, d’architecture, d’appartenance ethnique ou de richesse naturelle » (ce sont les critères pour la protection que rappelle le ministère dans son communiqué).
Il est en outre parfaitement faux de prétendre que ces « structure de la clôture », euphémisme ridicule pour décrire deux ailes faisant partie intégrante de la composition architecturale (et donc elles mêmes théoriquement protégées), auraient été en danger de s’écrouler. Les photos récentes (ill. 2) montrent qu’elles étaient en parfait état. Quand bien même elles auraient été fragilisées, il aurait simplement fallu les restaurer.
Enfin, aucun affichage légal - permis de démolir ou permis de construire - n’a été affiché (il était même interdit de s’approcher du chantier), et on ne sait rien de ce qui va remplacer les bâtiments détruits.

« Concernant le Rova d’Antananarivo et le Palais de Manjakamiadana, un comité appelé Comité scientifique a été mis en place, regroupant des experts en histoire, des experts en architecture et des experts concernant les musées/archéologie. Par conséquent, aucuns travaux de réparation/restauration ou de construction n’est possible sans l’approbation de ce comité.
La gestion de ces bâtiments publics cités a été faite dans les règles et suit les réglementations en vigueur. Chaque responsable ne peut entreprendre des travaux de réparation/restauration sans l’approbation des experts de la gestion des biens publics.
 »


3. Travaux de construction
en cours du « Colisée »
Photo non créditée trouvée sur les réseaux sociaux et des sites malgaches
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4. Travaux de construction en cours
du « Colisée », à l’arrière-plan
le Palais de la Reine
Photo non créditée trouvée sur les réseaux sociaux et des sites malgaches
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5. Travaux de construction en cours
du « Colisée »,
au premier plan, le temple d’Anatirova
Photo non créditée trouvée sur les réseaux sociaux et des sites malgaches
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Là encore, le palais est un élément du « Patrimoine national ». Il s’agit même du premier d’entre eux.
Nous avons demandé, en vain, la liste des membres du fameux « Comité scientifique » à la présidence de la République. Il s’agit d’un secret très bien gardé. Ce manque de transparence est éloquent, mais on le comprend facilement puisqu’il n’inclut que des fonctionnaires aux ordres du pouvoir et aucune personnalité légitime et indépendante. Les options de « restauration » du Palais de la Reine et de dénaturation de l’ensemble de la colline par la construction du « Colisée » et du gigantesque mat surmonté d’une croix lumineuse également prévu n’ont donc jamais été validées scientifiquement. Bien au contraire, les scientifiques indépendants et indiscutables sont, eux, fermement opposés au projet (voir par exemple cet article).

La ministre de la Culture, Lalatiana Rakotondrazafy Andriatongarivo, s’est par ailleurs exprimée sur son compte Facebook, où elle a osé écrire que : « Le Palais de la Reine ou le Rovan’Antananarivo n’a jamais fait l’objet d’une quelconque démarche d’inscription dans le patrimoine mondial de l’UNESCO ». C’est évidemment un pur mensonge puisque c’est bien toute la colline, qui a fait l’objet de cette demande (ce qui inclut de facto le Palais de la Reine qui en est l’élément principal). Il suffit de consulter internet pour en trouver un nombre incalculable de preuves [1]. C’est exactement comme si l’on disait que Notre-Dame n’est pas inscrite au patrimoine mondial parce que ce sont toutes les rives de la Seine qui le sont.

On constate donc que la présidence de la République malgache, qui se cache derrière son ministère de la Culture, n’a aucun argument valable pour justifier sa politique de destruction du patrimoine. Une politique dont les résultats désastreux apparaissent de plus en plus clairement à mesure que les travaux progressent (à une vitesse défiant toute concurrence, profitant au maximum de la période de confinement due au coronavirus) et que des photographies de l’impact du Colisée (en béton préfabriqué) et de son impact visuel sur le site apparaissent sur les réseaux sociaux et dans les journaux (ill. 3 à 5). Nous y ajoutons un autre document qui montre l’emplacement de cette nouvelle construction (ill. 6). Une politique qui traduit une absence totale de sens historique, doublée d’une mégalomanie architecturale.


6. Vue ancienne du Rova de Manjakamiadana, avec l’emplacement du Colisée, à droite
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Ces travaux coûteux, inutiles et destructeurs choquent d’autant plus les Malgaches que la population souffre d’une très grande pauvreté, encore aggravée par la crise du Covid-19. Le président Andry Rajoelina a affirmé payer les travaux du Palais Besakana lui-même, qui n’est qu’une petite partie de l’ensemble. D’où vient l’argent, et comment justifier une telle dépense [2] ? Cette opacité et la personnalisation totale des décisions sont contestées et la colère monte à Madagascar. Une pétition a même été mise en ligne pour réclamer l’arrêt des travaux et la destruction du « Colisée ». En un peu plus d’une journée, elle a déjà récolté plus de 8 000 signatures [3] !

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