Le paradoxe de Notre-Dame

Didier Rykner

Depuis l’incendie de la cathédrale, nous nous sommes retrouvés, avec d’autres défenseurs du patrimoine comme Alexandre Gady, président de l’association Sites & Monuments, dans la position curieuse d’avocat du système actuel de protection des monuments historiques et du ministère de la Culture, dont nous avons pourtant dénoncé la médiocrité à de multiples reprises dans le passé. Nous le défendons contre le ministre de la Culture lui-même (ill. 1), qui s’empresse d’aller au devant du peloton, le sourire aux lèvres...


1. Franck Riester sur CNews aujourd’hui 15 mai 2019
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Remarquable dans son principe, comprenant des dispositions légales que bien des pays nous envient, le code du Patrimoine n’est, finalement, que ce qu’en font ceux qui sont chargés de l’appliquer. Nous ne cessons de dénoncer les innombrables attaques contre les monuments historiques et les sites, qui surviennent malgré cette législation protectrice. Nous critiquons sévèrement les interventions de nombreux architectes en chef des monuments historiques qui, devant la fréquente faiblesse ou incompétence de leurs commanditaires, publics ou privés, deviennent à la fois maîtres d’ouvrage délégués et maîtres d’œuvres, et trop souvent donc juges et bourreaux des monuments qu’ils sont censés restaurer. Nous nous battons aussi contre certains conservateurs régionaux prompts à régulariser des situations scandaleuses, ou des architectes des bâtiments de France qui autorisent parfois des constructions dénaturant les abords de monuments classés ou inscrits.


2. Véranda sur le Palais des ducs de Bourgogne construite par l’architecte
Yves Lion avec l’aimable autorisation de la DRAC Bourgogne...
Photo : Didier Rykner
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On se demande d’ailleurs en quoi Emmanuel Macron a besoin d’une loi d’exception quand il est si facile de faire un « geste architectural » sur un monument historique. Versailles a connu le sien avec l’abominable entrée créée par Dominique Perrault dans la Vieille aile, qui a abouti à la destructions de murs et de décors des XVIIIe et XIXe siècle dans l’un des monuments français les plus prestigieux (voir cet article). Dijon, et le palais des ducs de Bourgogne, a été deux fois frappé par Yves Lion, pourtant l’un des plus grands génies de l’architecture ayant jamais existé (voir cet article), la seconde fois avec la construction d’une véranda sur les toits du monument [1] (ill. 2).

Mais tout imparfait qu’il soit, surtout lorsqu’il est mis entre de mauvaises mains, le code du Patrimoine permet bien des sauvetages, bien des restaurations magnifiques. Et le ministère de la Culture possède une foule de talents, de fonctionnaires compétents et conscients de leurs devoirs qui, lorsqu’on les laisse tranquille, font un travail remarquable. Surtout, ces lois ont le mérite d’exister, et tout est mieux que l’absence de lois. Comme le poisson qui pourrit par la tête, le ministère souffre surtout de l’incompétence de certains de ses hauts responsables. Laisser le champ libre aux politiques et au ministre serait évidemment la pire des solutions, car ce sont eux qui, bien souvent, empêchent ce système de fonctionner.

On peut donc critiquer certaines dispositions du code du Patrimoine, et il faudrait sans doute l’améliorer. Il faudrait surtout parfois le mettre entre de meilleures mains. Mais ce que propose cette loi d’exception (voir cet article) est évidemment bien pire, qui ne vise qu’à supprimer tous les gardes-fous existants pour livrer la cathédrale à ceux qui n’ont d’autre ambition que d’abolir les règles, une entreprise de démolition qu’Emmanuel Macron a déjà largement entamée avec la loi Élan et le décret à venir sur les sites
classés. Le paradoxe de Notre-Dame n’est donc qu’apparent.

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