Le diocèse de Paris menace Notre-Dame

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Le Figaro a révélé, jeudi 19 novembre, sous la plume de Claire Bommelaer, le projet que caresse le diocèse d’un aménagement contemporain de la cathédrale Notre-Dame. Nous enquêtons à ce sujet depuis plusieurs semaines, et pouvons hélas confirmer ce qui est dit dans cet article [1].


1. Chapelle Sainte-Anne à Notre-Dame (sixième chapelle du bas-côté droit) avec le vitrail de l’Arbre de Jessé par Didron sous la direction de Viollet-le-Duc (ill. 8), la Naissance de la Vierge des Le Nain (ill. 9), l’autel dessiné par Viollet-le-Duc, et la sculpture de Sainte Anne et la Vierge par Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume. À droite (on ne le voit pas sur la photo) se trouve un confessionnal dessiné par Viollet-le-Duc
Photo : Didier Rykner
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En parlant de projet de Monseigneur Aupetit, le Figaro pointe du doigt celui qui est forcément responsable de ces idées, puisqu’il est l’archevêque de Paris. Mais ses vrais concepteurs, qui demeurent davantage en retrait, ne sont autre que le père Gilles Drouin, chargé officiellement du groupe de travail, et l’architecte Jean-Marie Duthilleul. Celui-ci, qui n’a aucune compétence particulière dans le domaine du patrimoine, est également conseiller du général Georgelin. S’il s’agit d’un projet propre au diocèse, qu’un de ses promoteurs aient une forte influence au sein de l’établissement public n’est pas un point très rassurant.

Une réunion réunissant plusieurs curés de paroisses parisiennes a été organisée pour leur présenter le projet, et certains en sont ressortis effarés. C’est indirectement, à la suite de cette réunion, que nous avons été alerté de ce qui se tramait, et que nous avons interrogé le diocèse avec trois questions précises qui découlaient de ce que nous connaissions déjà de ses intentions :

- est-il envisagé ou prévu de remplacer des vitraux du XIXe siècle par des vitraux contemporains ?
- est-il envisagé ou prévu de supprimer des œuvres d’art dans certaines chapelles ?
- si cela est le cas, où ces œuvres d’art seront-elles déplacées (et de quelle œuvres s’agit-il) ?

La déléguée à la communication du diocèse, Karine Dalle, nous a répondu le 27 octobre qu’« un travail de réflexion du diocèse de Paris sur l’aménagement futur de la cathédrale Notre-Dame de Paris est mené depuis plusieurs mois par une équipe pluridisciplinaire autour du P. Gilles Drouin, délégué par Mgr Michel Aupetit.
Ce travail n’est pas achevé et fait, comme il se doit, l’objet d’échanges avec les différents interlocuteurs travaillant sur la restauration de la cathédrale. Il sera présenté, le moment venu, dans le cadre d’une communication plus large.
 »
Nous avons également interrogé Monseigneur de Sinety, vicaire général, qui nous a fait peu ou prou la même réponse le 4 novembre, nous confirmant qu’« un projet global a été présenté aux prêtres du diocèse, à partir de la vocation missionnaire de Notre Dame, et de celle, catéchétique, des chapelles afin de permettre aux visiteurs de découvrir ou redécouvrir la foi chrétienne lors de sa déambulation ». Monseigneur de Sinety concluait : « Plusieurs pistes sont à l’étude. Elles feront l’objet de discussion avec les différents services intervenant sur le projet global de restauration de la Cathédrale et seront présentées aux autorités de tutelle, puisque le diocèse est l’affectataire de Notre Dame, puis à un public plus large », affirmant qu’il serait heureux de nous rencontrer à ce moment là.

Enfin, nous avons pu parler par téléphone avec Gilles Drouin, qui a refusé de nous décrire précisément le projet et à nous en communiquer les éléments, soulignant une nouvelle fois qu’il ne s’agissait que d’un projet et que nous ne pouvions pas en avoir les détails pour l’instant. De ses non réponses, nous avons pu néanmoins avoir confirmation de ce que nous avions appris.


2. Chapelle Saint-Vincent-de-Paul
(quatrième chapelle du bas-côté gauche). À gauche, May de Gabriel Blanchard, confessionnal dessiné par Viollet-le-Duc, au centre le mausolée du cardinal Amette par Hippolyte Lefebvre, vitrail de Didron sous la direction de Viollet-le-Duc, à droite autel dessiné par Viollet-le-Duc et statue de saint Vincent-de-Paul par Geoffroy-Dechaume
Photo : Lucas Werkmeister (CC BY-SA 4.0)
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3. Chapelle Saint-Joseph
(quatrième chapelle du bas-côté droit).
Statue de saint Joseph et l’enfant par Geoffroy-Dechaume, autel dessiné par Viollet-le-Duc, vitrail par Alfred Gérente sous la direction de Viollet-le-Duc
Photo : Zmorgan (Domaine public)
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Si nous n’avons pu encore voir aucun visuel de ce projet, nous pouvons en donner les principales lignes. Il s’agit d’organiser pour le fidèle un parcours catéchétique à travers la cathédrale. Cela concerne au moins toutes les chapelles de la nef, celles du déambulatoires n’étant a priori pas incluses dans ce parcours. Il est donc proposé de retirer les vitraux installés par Viollet-le-Duc - ce que n’a pas fait l’incendie, le clergé le fera donc - et de les remplacer par des créations contemporaines. Serait supprimé également une grande partie du mobilier liturgique, qui date lui aussi des aménagements de cet architecte, notamment les confessionnaux et certains autels, ainsi que des tableaux (nous ne savons rien des sculptures, dont beaucoup sont de Geoffroy-Dechaume, un très proche collaborateur de Viollet-le-Duc). Les Mays de Notre-Dame (ill. 4 et 5), ces grands toiles du XVIIe siècle offerts chaque 1er mai par la corporation des Orfèvres pourraient être exposés dans la nef, comme cela s’est fait au cours du XVIIIe siècle, ce qui n’est pas forcément une mauvaise idée à condition que cela ne cache pas l’architecture gothique.


4. Jacques Blanchard (1600-1638)
Descente du Saint-Esprit, 1634
Huile sur toile
Paris, cathédrale Notre-Dame
chapelle des Fonts-Baptismaux (ill. 6)
Photo : Didier Rykner
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5. Louis Chéron (1660-1725)
Les Prédications du prophète Agabus à saint Paul, 1687
Huile sur toile
Paris, cathédrale Notre-Dame
chapelle Notre-Dame-de-Guadalupe
Photo : Didier Rykner
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Nous ne savions rien des projets pour la nef, dont le Figaro nous apprend que les chaises en bois et en paille seraient remplacées par des « bancs dotés de points lumineux », ce qui sera certainement du plus bel effet…

6. Chapelle des Fonts-Baptismaux
(première chapelle du bas-côté gauche). À gauche, May de Jacques Blanchard (ill. 4). Au centre, fonts-baptismaux par Louis Bachelet sur les dessins de Viollet-le-Duc et vitrail de Didron sous la direction de Viollet-le-Duc, à droite Adoration des Bergers par Jérôme Francken, armoire à trois compartiments d’après les dessins de Viollet-le-Duc. La grille est sans doute aussi d’après les dessins de Viollet-le-Duc
Photo : Maria Eklind (CC BY-SA 2.0)
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Mais le plus grave est incontestablement ce réaménagement des chapelles et l’enlèvement des vitraux voulus par Viollet-le-Duc. Bien qu’ils soient souvent décrits comme des « grisailles » beaucoup ont des couleurs plus variées. Si la plupart sont purement décoratifs, d’autres sont historiés, comme celui de l’arbre de Jessé de Didron dans la chapelle Sainte-Anne (ill. 1 et 8). Ces vitraux, comme le mobilier liturgique, font partie intégrante de l’œuvre de Viollet-le-Duc à Notre-Dame. Mieux encore : comme les autels, les vitraux sont des immeubles par destination. Ils sont de facto classés monuments historiques, et ne peuvent donc être supprimés (sauf bien sûr, si le ministère de la Culture le décidait, car en France on peut même détruire un monument classé, avec une autorisation du gouvernement…). Pratiquement tout, dans ces chapelles, hormis les tableau, est conçu par Viollet-le-Duc au début des années 1860 (ill. 6). Rappelons que l’affectataire, c’est-à-dire le clergé, peut dans une certaine mesure faire bouger un mobilier dans une église, mais que le monument n’est pas sa propriété (pour Notre-Dame, il s’agit de l’État), et qu’il est soumis comme les autres à la législation sur les monuments historiques.


7. Alfred Gérente (1821-1868)
sous la direction d’Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1869
Vitrail de la chapelle Saint-Éloi, 1865
(première chapelle du bas-côté droit)
Photo : Janericloebe (Domaine public)
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8. Édouard Didron (1836-1902)
sous la direction d’Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879)
Vitrail de l’Arbre de Jessé, 1864
Chapelle Sainte-Anne
(sixième chapelle du bas-côté droit)
Paris, cathédrale Notre-Dame
Photo : Didier Rykner
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Il y avait, c’est évident, un besoin de s’occuper de ces chapelles. Plusieurs d’entre elles étaient fermées, sans éclairage, parfois mal entretenues... Mais cela doit se faire dans le respect du patrimoine. Des vitraux contemporains peuvent être installés dans des monuments anciens (cela est même souvent assez réussi), à la condition expresse qu’ils ne remplacent que du verre blanc, et que l’on n’enlève pas les vitraux qui s’y trouvent déjà.

9. Louis Le Nain (vers 1600/1610-1648)
La Naissance de la Vierge, vers 1642
Huile sur toile - 220 x 145 cm
Paris, cathédrale Notre-Dame, chapelle Sainte-Anne (ill. 1)
Photo : Didier Rykner
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La position du diocèse et des différents acteurs de cette affaire est donc claire : circulez, il n’y a rien à voir pour l’instant, nous travaillons dans notre coin, cela ne vous regarde pas, et nous vous dirons ce que nous voulons faire lorsque cela sera décidé et validé par tous ceux en charge de la restauration de la cathédrale.
Bien entendu, la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France a été informée et consultée, et, d’après nos sources, cela ne lui plaît pas. Mais on sait bien aussi qu’elle est prête à laisser passer tout et n’importe quoi, comme l’aménagement récent du Panthéon en témoigne.

On se trouve à nouveau devant un processus connu : des atteintes graves et inadmissibles au patrimoine sont prévues, le ministère de la Culture, via la DRAC, est informé mais il ne fait rien et ne dit rien officiellement tant que le projet n’est pas avancé et validé par ses promoteurs, rendant plus difficile de revenir en arrière. On est ici exactement dans un cas comparable à celui de l’abbaye Saint-Vaast d’Arras, où pour l’instant le ministère de la Culture se tait, voire est complice (nous y reviendrons prochainement).
En n’affirmant pas dès maintenant qu’il est hors de question de supprimer les vitraux, le mobilier et les aménagements de Viollet-le-Duc, la DRAC laisse prospérer l’idée que cela est possible. Soit elle laisse faire jusqu’au bout, et on imagine le scandale, soit elle se décide à mettre le holà, et on se demande pourquoi elle ne le fait pas dès maintenant.

10. Chapelle Saint-Landry
(sixième chapelle du bas-côté gauche)
Vitrail de Didron sous la direction de Viollet-le-Duc, statue de saint Landry par Geoffroy-Dechaume, confessionnal dessiné par Viollet-le-Duc
Photo : Omar David Sandoval Sida (CC BY-SA 4.0)
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Un autre point n’est pas négligeable : quid du financement ? On imagine mal ces aménagements forcément très coûteux être pris en charge par le résultat de la souscription, ce qui serait d’ailleurs illégal : la loi précise bien que cet argent était prévu uniquement pour les travaux de conservation et de restauration de la cathédrale et du mobilier dont l’État est propriétaire [2]. Qui va payer donc ? Le diocèse, notoirement impécunieux ? Va-t-on lancer une souscription pour dénaturer Notre-Dame ?

Alors que les esprits s’étaient apaisés après que le président de la République a finalement décidé de restaurer la flèche à l’identique (nous titrions même : « le temps de l’apaisement » !), un nouveau front va-t-il être ouvert, cette fois par le clergé lui-même ? Il ne ferait hélas que reprendre une solide tradition de destructions : rappelons que l’interprétation du concile Vatican II faite par l’Église de France a abouti dans notre pays à la plus importante vague de vandalisme qu’aient connue les édifices religieux depuis la Révolution française. Si Monseigneur Aupetit veut la guerre avec les défenseurs du patrimoine, il l’aura. La sagesse voudrait qu’il y renonce, ou que le ministère de la Culture sonne la fin de la partie.

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