La mission Bern et le budget du ministère de la Culture

Didier Rykner

La deuxième saison de la mission Bern a déjà donné lieu à la présentations des dix-huit monuments « emblématiques » qui bénéficieront en priorité, et pour des montants conséquents, des fonds récoltés par le loto patrimoine. Une nouvelle conférence de presse a été organisée au ministère de la Culture pour dévoiler les 103 monuments supplémentaires qui seront également aidés, un par département, afin de répartir cette manne sur tout le territoire. La liste des projets prioritaires est publiée ici. On y remarquera particulièrement la présence de l’Abbaye Notre-Dame de Sénanque (ill. 1), un des chefs-d’œuvre absolu de l’art roman, dont l’abbatiale menace purement et simplement de s’effondrer !


1. Abbatiale Notre-Dame de l’abbaye de Senanque
Photo : Mission Bern
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Les 103 nouveaux monuments, dont la liste se trouve ici, sont répartis à peu près équitablement entre propriété publique (61) et propriété privée (51). On notera également qu’on y trouve bien davantage que l’année dernière de monuments non protégés (51). Cela pose d’ailleurs la question fondamentale de la sous-protection des monuments historiques en France. Songeons par exemple qu’à Paris même l’Hôtel-Dieu, qui va faire l’objet d’une opération de promotion immobilière sur laquelle nous reviendrons, ne bénéficie d’aucune protection, alors qu’il s’agit sans aucun doute d’un des grands monuments du XIXe siècle. Sur la même île de la Cité, le Tribunal de Commerce, magnifique édifice construit par l’architecte Antoine Bailly sous le Second Empire n’est également ni inscrit, ni classé…
Le ministre Franck Riester (ill. 2) a néanmoins, à cette occasion, confirmé une bonne nouvelle : la protection du Conservatoire national d’art dramatique qui sera bientôt effective (voir notre brève du 6/6/19). Il faut, une nouvelle fois, l’en féliciter.


2. Franck Riester
Photo : Didier Rykner
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Les nouveautés du loto patrimoine par rapport à l’année dernière sont les suivantes : le tirage du super loto aura lieu plus tôt, le 14 juillet de cette année, et les joueurs pourront miser dès le 15 juin prochain. Cela permettra d’éviter que ce jeu et les tickets à gratter, qui seront eux, comme l’an passé, disponibles en septembre pour les Journées du Patrimoine, ne se fassent concurrence. Les organisateurs (le ministère de la Culture, la Fondation du Patrimoine et la Française des Jeux) espèrent que tant cet étalement de l’opération entre juin et septembre que l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame inciteront encore davantage de Français à participer. Ils comptent ainsi dépasser la somme atteinte l’année dernière, qui était de près de 50 millions : 22 millions grâce aux deux jeux (grattage et loto proprement dit), 14 millions reversés par le ministère de la Culture pour compenser les taxes reçues par l’État, 6 millions supplémentaires versés par le ministère et plus de 5 millions de mécénat.

Le ministre a prononcé le chiffre de 320 millions d’euros dépensés par le ministère pour les monuments historiques en 2019, ce qui devrait être effectivement le cas. Il faut remarquer que les crédits de paiement réellement dépensés en 2018 (le seul indicateur valable comme nous l’avons déjà dit, par exemple dans cet article), a été en 2018 de 327,4 millions d’euros (voir ici, page 18), ce qui représente une véritable augmentation par rapport aux années précédentes, au moins depuis 2011 (nous ne pouvons comparer avec les années précédentes car les périmètres ont changé).
Voilà au moins une bonne nouvelle : le budget des monuments historiques croît enfin après avoir baissé terriblement ces dernières années. En admettant que le chiffre du budget cité par le ministre, 320 millions d’euros, soit effectivement exécuté cette année (et il paraît vraisemblable), si l’on ajoute les 20 millions supplémentaires ajoutés par le ministère, cela devrait faire 340 millions donnés par le ministère, auxquels on doit ajouter les 22 millions d’euros du loto patrimoine. On peut donc penser que l’exécuté en 2019 se montera au total à 362 millions [1]. Même si ce montant reste terriblement insuffisant (seulement 3,6 % du budget total du ministère de la Culture) il s’agit sans aucun doute d’une amélioration due au loto patrimoine, mais aussi, il faut le reconnaître, au ministère de la Culture.


3. Stéphane Bern
Photo : Didier Rykner
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La question se pose toujours néanmoins d’un vrai financement pérenne des monuments historiques dont les besoins sont infiniment plus élevés. Nous avons proposé ici même (voir l’article) deux idées qui permettraient, de manière parfaitement indolore pour tout le monde, les contribuables comme l’État, d’augmenter drastiquement ce budget : une taxe sur les nuitées touristiques de 0,50 c voir 1 € par nuitée (ce qui rapporterait de 215 à 430 millions d’euros supplémentaires) et un prélèvement, comme pour le sport, de 1,8 % sur les mises de la Française des jeux (ce qui rapporterait environ 250 millions d’euros supplémentaires), ce qui n’empêcherait d’ailleurs pas de maintenir le loto du patrimoine. Soit, si on y ajoute les 362 millions d’euros dont nous parlions plus haut : 800 million à 1 milliard d’euros par an. Un véritable budget qui permettrait, une fois pour toute, de sauver et d’entretenir les monuments historiques français. Remarquons que dans son discours, Stéphane Bern (ill. 3) a repris l’idée de l’augmentation de la taxe de séjour, en la limitant aux touristes extra-européens. Cela serait, lui a-t-on dit, plus acceptable. Il serait certainement plus simple, et plus intéressant que cette taxe s’applique à tous les touristes, Français, Européens et non Européens. Mais s’il faut initier la pompe par une telle mesure restrictive, pourquoi pas…

Un point nous semble fondamental, sans même prendre en compte les besoins des monuments historiques : l’incendie de Notre-Dame va absorber - et absorbe déjà - les forces d’un grand nombre d’entreprises spécialisées dans les monuments historiques, qui ne peuvent plus intervenir sur les autres monuments. La nécessité de former de nouveaux compagnons et artisans a été soulignée par tout le monde. Mais une fois le chantier de Notre-Dame terminé, il faudra bien employer ces spécialistes. Le seul objectif professionnel qu’on leur proposera après la fin de la restauration de la cathédrale sera-t-elle le chômage ?
Nous avons donc demandé à Franck Riester ce qu’il comptait faire pour qu’un budget conséquent soit enfin accordé aux monuments historiques et arrêter enfin de courir après les financements. Sa réponse, toute dilatoire, ne nous a pas satisfait, mais sa conclusion porte peut-être un espoir (et l’espoir fait vivre) : « ce qui est certain c’est que nous tirerons un certain nombre d’enseignements de ce qui s’est passé à Notre-Dame de Paris, tant en terme de sécurité incendie, et de sécurité plus largement, et aussi en terme de choix budgétaire […] mais la présentation des choix budgétaires de l’État en matière culturelle se fera dans quelques mois maintenant et j’aurai l’occasion d’en parler ». Nous serons présent, bien entendu.

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